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Critique Littéraire : « Les enfants de Liverpool » d’Hugues Corriveau

par Émilie Rioux, le 1 décembre 2015 | Chéri-e j’arrive

Hugues Corriveau
Les enfants de Liverpool
Druide, coll. « Écarts »
2015

Conte pour enfants méchants

Parfois, la réalité est tellement inconcevable qu’elle doit se réinventer dans la fiction. La littérature sert donc à nous apprendre ou rappeler certains faits historiques tellement improbables et invraisemblables qu’on croirait un roman – mais non, tout dans Les enfants de Liverpool est réellement arrivé. En février 1993, dans cette ville de l’Angleterre, deux enfants de 10 ans, Robert Thompson et Jon Venables, ont kidnappé et tué un bébé de 2 ans, James Bulger.

hugues corriveauC’est Hugues Corriveau, immense écrivain québécois auréolé de nombreux prix littéraires à la bibliographie impressionnante, qui s’attaque à ce fait divers, qui remet au goût du jour cette histoire. Comme en fait foi la documentation de 7 pages, il a pris son sujet à cœur, décrivant minutieusement l’enfance de ces deux gamins, cette fameuse journée irréversible, ainsi que tout ce qui s’ensuit : interrogatoires, procès, réclusion, vies à jamais bouleversées. Destin, lit-on régulièrement.

Cette histoire aurait pu se passer n’importe où et n’importe quand – c’est ce qui est terrible. Pourtant, c’est justement dans la misère de Liverpool, très bien décrite par ailleurs, que le drame a surgi. Car, explication parmi tant d’autres, ces deux enfants issus de milieux défavorisés cherchaient désespérément un sens à leurs vies miséreuses, voulaient détruire le bonheur qu’ils n’avaient pas, celui d’un autre enfant pris au hasard.

Inutile de préciser que le lecteur ne peut que se sentir prisonnier en lisant Les enfants de Liverpool : prisonnier de cette histoire horrifique sans nom, prisonnier de l’écriture magistrale de Corriveau sans concession, dont le souffle n’épargne aucun détail cru, cruel.

Alors que Hugues Corriveau décrit sobrement et objectivement cette histoire pendant les trois quarts du roman, ne voilà-t-il pas que son écriture devient subtilement subjective, que son narrateur (qu’on imagine avoir beaucoup d’accointances avec lui) prend de plus en plus parti dans le procès, jusqu’à sous-entendre qu’on a trop condamné trop sévèrement les enfants, qu’on les a plus réprimé que compris. De roman, le livre devient alors parfois essai sous forme de plaidoirie contre l’emprisonnement abusif – pas inintéressant, mais hautement déplacé dans ce contexte.

Le constat final – il y a trois morts dans cette histoire, puisque Thompson et Venables devront changer d’identité après leur peine – n’est cependant pas complètement faux et vient clore habilement ce roman qu’on n’hésiterait pas à qualifier de chef-d’œuvre si ce n’était cette petite note dissonante.

Cyril Schreiber