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QETL – Doublé Multi : Enfant de guerre et Magie noire

par Émilie Rioux, le 3 octobre 2016 | Chéri(e) j’arrive

par Éric Leblanc

C’était soirée littérature double à Méduse le 1er octobre dernier, alors que « Plus haut que les flammes » des Productions Rhizomes et « Cristal Automatique » de Babx sont tour à tour montés sur scène, offrant des spectacles puissants chacun à leur manière, alors où la rencontre entre les arts était à l’honneur.

Plus haut que les flammes ou l’enfant-bouée

Au centre de la salle, assis face à face, Louise Dupré et Nicolas Jobin ont menés le bal de ce qui a été un voyage dur et vrai au travers d’Auschwitz et de Birkenau. La voix et les mots de Dupré répondaient aux échos de fantômes enregistrés, nous plongeant dans l’ambiance noire des camps de concentration. La magie s’est opérée : le texte de l’auteure, où la douleur et l’enfance comme bouée sont des antithèses qui se répondent, a parfois amené le public jusqu’aux larmes. Si je demeure avec cette impression que le ton monocorde de Dupré aurait peut-être dû être travaillé davantage (les auteurs ne sont pas toujours les meilleurs lecteurs de leurs propres textes), force est de constater qu’elle a su communiquer au public son besoin de vivre malgré les horreurs, la déformation des utopies et la mort.

Plus haut que les flammes_3_ crédits Jean-Yves Fréchette

Photo: Jean-Yves Fréchette

Le tout, enrobé par la musique d’un petit orchestre dirigé par Jobin, donnait à la poésie des airs parfois résignés, parfois criants de souffrance et même, à l’occasion, pleins d’espoir. À la fois pour rendre le piano glauque et pour représenter l’emprisonnement d’Auschwitz, Jobin a judicieusement choisi de déposer des chaînes sur les cordes de l’instrument, donnant un bruit étonnant et en harmonie avec le texte étouffant d’émotion. La musique très présente enterrait parfois le texte, mais rien qu’un test de son dans l’avenir ne pourra régler.

Entre les voix et la musique s’immisçait la vidéo de Jonas Luyckx où des images des camps de concentration aujourd’hui déserts rappelaient les inhumanités qui s’y sont produites, tout en montrant leur caractère éphémère. Des images fortes, léchées. Entre les camps venaient parfois s’insérer les témoignages de trois traducteurs du recueil de poésie de Dupré dont est tiré le spectacle. C’est à ces trois seules reprises qu’on s’est senti bousculer : le ton somme toute didactique des extraits refroidissait l’émotion, alors que ces témoignages apparaissaient comme superflus dans la trame du spectacle.

Malgré tout, de nombreuses ovations ont terminé cette rencontre littéraire vibrante et nécessaire dans une société qui ne connaît la souffrance que de trop loin.

Cristal automatique ou la gloire des poètes

Après Dupré, ce sont Rimbaud, Genet, Baudelaire, Miron et une panoplie d’autres poètes qui sont sortis des haut-parleurs. Un trio musicale où se répondaient piano, batterie et contrebasse (et parfois la guitare aussi), dirigé par l’artiste français Babx, a pris d’assaut la scène en mettant en musique certains poèmes des auteurs à l’honneur.

babx-e1436213313410Évacuons tout de suite les deux seuls points négatifs du spectacle.

1) Petit mensonge dans sa description : on nous a dit qu’il s’agirait d’un spectacle où la musique et la poésie ne serviraient pas de faire-valoir l’un à l’autre. Faux : il s’agissait surtout d’un concert, où le texte était malheureusement parfois éclipsé.

2) À l’occasion, la batterie et le piano enterraient le texte lu par Babx. Voilà, on passe à la suite.

Les trois performeurs ont su percuter le public avec la force d’un train. La construction du spectacle, efficace et chaleureuse, nous a fait entrer dans un monde coloré, où la musique répondait parfaitement aux textes par son ton discordant mais pas trop, circassien et ludique quand il faut, amoureux, poignant et juste au bon moment. Le traitement vocal et musical était aussi unique : des enregistrements venaient rehausser la performance live, du ducktape dans le piano a fait des miracles et l’utilisation judicieuse de téléphones pour créer un écho a donné au texte une nouvelle texture. Babx, en interprète dynamique, a rendu avec fougue les textes, y transposant sa personnalité et son interprétation.

L’apogée du spectacle s’est produite lors de « La marche à l’amour » de Gaston Miron. Le public, soufflé, se collait les uns contre les autres ou versait quelques larmes en écoutant le trio porter dans une émotion forte et délicate les mots de Miron. C’est l’ovation générale qui a accueilli cette interprétation, appelant le groupe à présenter un rappel : une interprétation tout en voix du poème « Le cristal automatique » d’Aimé Césaire.

C’était donc soirée littérature double à Méduse le 1er octobre dernier, alors que Plus haut que les flammes des Productions Rhizomes et Cristal Automatique de Babx sont tour à tour montés sur scène, insufflant au public à la fois douleur et beauté, nostalgie et amour, espoir et sensualité. Le festival n’aurait pas pu viser plus juste (quoi qu’il aurait été apprécié de ne pas installer de chaises durant Babx puisque le public se retenait de danser) en créant cette soirée unique grâce à ces deux spectacles enlevants.