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L’Histoire révélée du Canada Français 1608-1998 : Critique Historique

par Émilie Rioux, le 13 juin 2014 | Chéri(e) j’arrive

 

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Les 6, 7 et 8 juin dernier, les joyeux lurons du Nouveau Théâtre Expérimental (NTE) conviaient les spectateurs du Carrefour International de Théâtre à un voyage dans le temps de sept heures. Portrait en trois volets de L’Histoire révélée du Canada français, 1608-1998.

L’invention du chauffage central en Nouvelle-France

Le premier volet s’articule autour de la dualité chaud-froid, de l’animosité du feu qui s’oppose à l’engourdissement de la glace et de l’hiver. Au fil des retours dans le temps, la pièce aborde les dualités qui forment nos paradoxes identitaires. On observe d’abord l’éternelle rivalité entre les Anglais et les Français : la Conquête et l’incendie ravageant la Côte-du-Sud en 1759 et la fuite de Louis-Joseph Papineau sous la neige où il peine à avancer, transi par le froid. Ensuite, vient le thème de la langue française, qu’on retrouvera dans les deux autres volets, alors qu’on assiste ni plus ni moins qu’à un échange entre Gaston Miron et un jeune Pierre Lebeau. On ne lésine pas non plus sur le tabou avec l’exposé touchant d’une Innu (brillamment interprétée par Dominique Pétin) qui représente un peuple dont les pensionnats ont arrachés les racines nordiques. De l’Ordre de Bon Temps fondée par un Samuel de Champlain désireux de passer l’hiver en bonne compagnie à la paralysante crise du verglas de 1998, on voyage de la genèse du Canada-français à notre hier à nous, non sans revenir sur des thèmes qui nous définissent, comme le froid qui nous habite comme peuple.

Les chemins qui marchent

Le titre du deuxième volet de la trilogie est une référence au Fleuve Saint-Laurent, porte d’entrée dans le continent américain, autoroute empruntée par les premiers navigateurs français au Canada et source infinie de richesses. On ne sera pas surpris que Les chemins qui marchent traitent de notre rapport collectif à l’eau et à la navigation et, par extension, à l’exploitation des ressources naturelles. Encore de façon anachronique, la troupe menée de front par les codirecteurs du NTE, Alexis Martin et Daniel Brière, plonge tête première dans l’histoire du Canada-français où se côtoient draveurs, explorateurs et navigateurs de toutes eaux, Chinois et politiciens ambitieux. Ce volet est sans doute le plus actuel des trois, celui qui parle le plus à nos considérations environnementales et écologiques. On y traite des eaux usées et des impacts de la pollution aquatique sur la santé, mais aussi du progrès avec un grand P, celui qui crée les inégalités dans la création de richesses. À cet égard, le tableau sur les disparités entre les Anglais aux poches remplies d’écus sonnants et les Canadiens-français, dépeints comme des colonisés résignés et dépossédés, est convaincant. On souligne au passage la performance inoubliable d’un Samuel de Champlain (François Papineau) imbu de lui-même, qui, en chantant et en dansant le ballet, fait la morale aux autochtones se présentant devant lui.

Le pain et le vin

On ne pourrait mieux résumer l’essence du troisième volet qu’avec ce titre aux consonances religieuses et gastronomiques. À travers une conférence sur l’histoire gastronomique donnée par un M. Laplante nerveux au possible (Alexis Martin), les spectateurs assistent à divers épisodes « alimentaires » des derniers siècles. Le tableau sur l’évangélisation des Hurons présente la fonction spirituelle du repas commun avant de nous faire assister, impuissants, au martyr du Père Brébeuf dont les chairs et le cœur furent mangés par ses ravisseurs. La nourriture sert aussi de prétexte pour aborder la Conquête alors que Jehanne Benoît (Danielle Proulx) nous raconte, par le menu, la recette de la « Victory Soup », symbole du changement de régime alimentaire subi par les Canadiens-français. Vient ensuite l’apparition à l’ère industrielle de la boîte de conserve, qui cache trop souvent la nature peu ragoutante de son contenu, et la disparition des tavernes. Ce délicieux panorama mène à un double constat : la difficulté d’adaptation de notre cuisine traditionnelle à la diététique moderne et la perte du sens social du repas à l’ère des plateaux-repas et du fast-food. Si on dit que le lieu par excellence où se rassemblent les Québécois est la cuisine, on peut aisément dire que la nourriture fait partie tant de l’identité des Canadiens français que de leur histoire.

Kim Chabot
13 juin 2014