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Mon Carrefour international de théâtre 2017 (par Cyril Schreiber)

Carrefour théâtre 2017
par Cyril Schreiber, le 28 mai 2017 | Chéri(e) j’arrive

E se elas fossem para Moscou ?E se elas fossem para Moscou ? (Et si elles y allaient, à Moscou ?)

Décidément, Les trois sœurs d’Anton Tchekhov inspire de manière surprenante les metteurs en scène contemporains : après la mémorable version de Wajdi Mouawad il y a quelques années au Trident, voilà que Christianne Jatahy s’inspire également de ce chef-d’œuvre pour composer un spectacle tout aussi mémorable.

Dans E se elas fossem para Moscou ? (Et si elles y allaient, à Moscou ?), la metteure en scène brésilienne mélange les disciplines artistiques et fait vivre aux spectateurs une expérience unique. La moitié de ceux-ci voient d’abord une pièce de théâtre décomplexée, où le quatrième mur est brisé et dans laquelle ces trois sœurs, entourées de caméras, communiquent sans cesse avec le public. Puis, dans un second temps, la foule visionne le film de cette même pièce de théâtre, un film quasiment déjà monté, multipliant et offrant d’autres points de vue sur cette histoire à laquelle ils viennent pourtant d’assister. L’autre moitié du public vivra le schéma inverse, et ainsi chacun aura vécu quelque chose de différent, d’unique, tant au point de vue temporel que spatial.

Ce miroir légèrement de biais, c’est sans doute la plus grande force du spectacle : on est autant captivé par le théâtre vivant que par le cinéma plus précis, qui laisse à voir d’autres éléments absents du théâtre. De plus, investir ce lieu mythique qu’est la Caserne Dalhousie et ses recoins contribue au plaisir. On déplorera seulement, dans la pièce de théâtre, une certaine cacophonie (due aux multiples dialogues enchevêtrés et au mélange de deux langues, portugais et français), qui dilue malheureusement un peu le « message », tant de l’auteur original que de celle qui s’en est inspiré. Mais globalement, Jatahy, qui en profite pour glisser au passage un discours politique sur le Brésil d’aujourd’hui, a su utiliser à merveille la technologie pour très bien servir le propos de Tchekhov, qui reste encore d’actualité : combien sommes-nous à vouloir changer le monde et notre vie avant que celle-ci ait perdu tout sens, avant que tout soit perdu ?

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FureurLa fureur de ce que je pense

C’était L’événement de ce Carrefour 2017 : l’unique représentation de La fureur de ce que je pense, cette pièce de et sur Nelly Arcan, qui avait fait courir les foules dès sa création à l’Espace Go en 2013. Le public de Québec a enfin pu voir ce spectacle parfois aride (il s’agit d’une mise en scène de Marie Brassard tout de même) mais dérangeant (dans le bon sens) en ce dernier jour de mai au Grand Théâtre.

Six comédiennes et une danseuse incarnent donc chacune une facette de la personnalité (complexe) de l’écrivaine québécoise très médiatisée qui s’est enlevée la vie en 2009, à travers sept chants, sept thèmes. Mais au-delà de l’autofiction tirée à même l’œuvre d’Arcan, c’est toute une génération de femmes, voire la Femme elle-même, qui est représentée ici : son rapport avec le regard des autres femmes, la relation avec le père, la réflexion sur le corps, etc.

Le spectacle mêle scènes collectives et monologues, certains réussis comme celui poético-astronomique de Julie Le Breton ou celui concernant les liens familiaux de Johanne Haberlin, et d’autres moins, souvent pour une question de longueur ou plus prosaïquement à cause d’une mauvaise balance sonore où la musique était plus forte que le micro…

L’excellente distribution (qui en plus de jouer doit chanter et danser) et la très belle scénographie, de gros cubes disposés en deux rangées comme autant de pièces ou de cellules de prisons, font de La fureur de ce que je pense un spectacle inoubliable même si parfois trop théorique, trop autoréflexif. Quoiqu’il en soit, assurément un complément indispensable à la lecture des livres de Nelly Arcan, pour aller au-delà de l’image publique et explorer la fascinante psychologie de cette étoile filante et son discours sur notre société.

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Critique du Soleil.


 

Table raseTable rase

Il faut parfois attendre longtemps avant de voir à Québec des pièces ayant eu un succès monstre à Montréal. C’est le cas pour Table rase, créée fin 2015 à l’Espace libre et enfin présentée à ce Carrefour international de théâtre 2017, au Théâtre Périscope, à une heure appropriée pour la circonstance, soit 21 heures.

Mise en scène par Brigitte Poupart, Table rase est le fruit d’improvisations de six jeunes comédiennes (Catherine Chabot, qui a rassemblé le tout, Vicky Bertrand, Marie-Anick Blais, Rose-Anne Déry, Sarah Laurendeau et Marie-Noëlle Voisin) qui avaient le désir de parler d’elles-mêmes, de leur génération Y, en jouant plus ou moins leur rôle. Au final, c’est bien un portrait des filles dans la trentaine qui est présenté, mais aussi de l’humain dans une plus large mesure.

L’action se passe dans le chalet de Marie-Anick, celle-ci souffrant d’une maladie incurable. Soirée de filles où l’alcool coule à flots, où l’on parle de sexe abondamment et crument, mais aussi soirée pas comme les autres, puisque le lendemain, ces filles repartiront à zéro en l’honneur de leur amie. Les spectateurs, qui entourent des deux côtés l’action principale se déroulant majoritairement autour d’une table, assistent à ce chaos organisé (tout semble spontané et pourtant tout est écrit) et s’identifient de plus en plus à ces personnages au fil de la soirée. Et si l’ambiance semble à la fête au départ, les vérités éclateront petit à petit.

Le réalisme est la grande force de la pièce, bien servie par les six actrices qui jouent naturellement au point d’oublier que nous voyons du théâtre… jusqu’à un certain point : certains éléments fondamentaux pour le déroulement dramaturgique fonctionnent moins dans ce réalisme – nous ne dévoilerons rien pour ne pas gâcher la « surprise ».

Si l’on sait à quoi s’en tenir et passer outre ce qui pourrait paraître pour de la vulgarité, Table rase s’avère être un formidable concentré d’humanité où chacun y trouvera son compte, même pour ceux qui ont des préjugés envers les Y – ils verront qu’à chaque génération, c’est plus ou moins pareil. C’est d’ailleurs la beauté de la chose : aucune des ces filles ne se ressemble, et pourtant elles sont toutes pareilles. Un peu comme nous tous.

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Faible degréUn faible degré d’originalité

Jamais pièce de théâtre n’aura aussi mal porté son nom : Un faible degré d’originalité est un petit bijou original qui s’inscrit dans cette mouvance du théâtre documentaire en mélangeant érudition et humour. Le Français Antoine Defoort, de la compagnie L’amicale de production, propose à la fois un spectacle et une conférence historique sur les droits d’auteur. Fascinant et complexe, ce sujet est au cœur de plusieurs questions actuelles, notamment en ce qui a trait au téléchargement illégal et plus globalement à Internet, qui révolutionne notre accès à la culture.

Avec une scénographie très légère (des boîtes en cartons feront métaphore) qui laisse place à l’imagination, Defoort résume historiquement et vulgarise très bien cette notion de droit d’auteur en donnant autant de notions théoriques que d’exemples concrets : des Parapluies de Cherbourg à Maurice Ravel (la belle fin ouverte de la pièce se joue d’ailleurs sur son célèbre Boléro) en passant par Diderot… Formidable interprète, il a la brillante idée de comparer les droits d’auteur à une randonnée en montagne : imposante de prime abord, mais accessible si on procède par étapes. Si Un faible degré d’originalité souffre inévitablement d’un propos dense qui alourdit parfois le rythme par moments, on ne peut que saluer son initiative de l’avoir légèrement adapté au contexte québécois, preuve que c’est une problématique universelle et une question qui touche toutes les sociétés qui comportent des créateurs.

Pour ceux qui ne pourraient se déplacer au Théâtre Périscope en cette dernière semaine du Carrefour international de théâtre, et on ne saurait que chaudement recommander d’y aller, la pièce est disponible en intégralité sur le site de la compagnie, là aussi un petit plus qui fait tout le charme de Defoort et de L’amicale de production.

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Auteur : Cyril Schreiber