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Mon Carrefour international de théâtre 2018 (par Cyril Schreiber)

par Cyril Schreiber, le 28 mai 2018 | Chéri(e) j’arrive

Dans la solitude des champs de coton

Crédit : Jean-François Hétu.

C’était l’événement de ce début de 19e Carrefour international de théâtre : la présentation, pour 5 représentations seulement, de Dans la solitude des champs de coton à la Caserne Dalhousie. La rencontre de deux hommes dans un lieu et une heure (le crépuscule) “illicites”, un “acheteur” et un “vendeur” – au sens symbolique -, de deux univers différents, d’où naît un dialogue, une confrontation, mais aussi la violence… Mis en scène par Brigitte Haentjens, ce texte de Bernard-Marie Koltès est dense, intelligent, peut-être trop : toute la force du propos et les subtilités du langage qu’on peut y retrouver se savourent peut-être mieux à l’écrit qu’à l’oral. Dans ce rectangle de jeu où le public se fait face pour une multitude de points de vue, les excellents Hugues Frenette et Sébastien Ricard (habitué à Koltès au Carrefour – on se souvient de sa mémorable performance dans La nuit juste avant les forêts livrée dans un garage il y a quelques années) se livrent un féroce combat tant physique que verbal, dans lequel les deux excellent jusqu’à la finale explosive. Un vrai moment de théâtre comme on en fait trop peu.

La nuit des taupes

Crédit : Martin Argyroglo.

Quel étrange spectacle que cette Nuit des taupes (Welcome to Caveland !) du Français Philippe Quesne qui, comme son nom l’indique, décrit la nuit de sept taupes en sein de leur monde souterrain et nocturne. Dans ce chaos organisé, il ne se passe pas grand chose, sinon une succession de petites histoires, d’états, à travers lesquelles le décor est progressivement détruit. Parmi les plus belles scènes, notons la mort d’une des leurs, mais aussi la naissance d’une autre, ou encore cette scène en ombres chinoises où l’on peut voir de magnifiques projections sur une toile. Certaines des taupes jouent même du rock live sur scène pour accompagner “l’histoire”, un traitement sonore particulièrement réussi même si certaines longueurs pointent ici ou là, comme dans la scène finale.

Spectacle quasiment sans dialogues, La nuit des taupes est une observation directe et sans filtre de ces mammifères, où toutes les interprétations sont bienvenues (la métaphore de l’homme, en premier lieu évidemment). Si la pièce est visuellement novatrice et mémorable, certains spectateurs sont en droit de rester sur leur faim quant au sens de ce qu’ils ont vu, les indices ayant été volontairement effacés. Frustrant donc, car potentiellement riche mais sans portée symbolique minimale – ou trop.

La nuit des taupes est encore présenté ce 31 mai au Grand Théâtre de Québec.

Oblivion

Quand le spectateur entre dans la salle de la Caserne Dalhousie, Oblivion est déjà commencé : Sarah Vanhee est en train d’étaler des détritus – les siens, ramassés pendant une année. Et c’est ce qu’elle fera pendant un peu plus de 2 heures, envahissant jusqu’à la fin l’espace scénique jusque dans ses moindres recoins ou presque – une image forte pour une réflexion forte sur la surconsommation, la propriété, sans jamais (ou rarement) faire la morale. L’objet devient alors une “capture du temps”.

Crédit : Phile Deprez.

Vanhee prend le pari de montrer l’envers du décor : ici, point de dramaturgie, mais uniquement cette matière accumulée durant cette année-là (poubelles, mais aussi excréments (trop) longuement analysés, pourriels, idées de création, personnes impliquées de près ou de loin dans le processus de création, influences cinématographiques et littéraires, etc.). Parfois elle parle, d’un ton relativement neutre, d’autres fois elle laisse parler la musique, des extraits audio d’interviews, de films. Le tout en se nommant à la troisième personne  du singulier, comme pour marquer un flou entre la réalité et son inévitable part de fiction. Elle touche aussi inévitablement à l’écologie, en comparant par exemple le nombre de kilojoules dépensés entre boire de l’eau à la source et dans une bouteille en plastique.

Cette forme aride est à la fois la force et la faiblesse de ce spectacle plus proche de la performance que du théâtre classique : si certains spectateurs n’ont pas hésité à quitter la salle durant la représentation, ceux qui sont restés ont fait preuve d’une ouverture d’esprit rarement demandée devant cet objet culturel bizarroïde qui vaut cependant la peine qu’on s’y accroche, ne serait-ce que pour constater à quel point la démarche de Sarah Vanhee est à la fois rigoureuse, authentique et très originale.

Radical, sans compromis, inévitablement un peu trop long, Oblivion est volontairement parfois monotone, comme la vie, ce qui permet au spectateur de réfléchir pleinement à sa place dans notre société de consommation – au sens large du terme. La pièce aurait-elle eu le même impact si elle avait été plus classique et moins austère dans sa forme ? Sans doute que non.

Oblivion est présenté encore ce soir à la Caserne Dalhousie.

Hamlet_director’s cut

Des lectures et relectures d’Hamlet, il y en a eu des millions depuis sa création. Celle de la compagnie montréalaise Terre des hommes, menée par le metteur en scène François Blouin et le comédien Marc Beaupré (ici aussi metteur en scène), se démarque des autres par deux aspects, dramaturgique et vidéo. Ce director’s cut propose de revisiter cette histoire célèbre (le meurtre d’un père par son frère, la vengeance d’un fils) du point de vue unique d’Hamlet, qui joue ici non seulement son propre rôle, mais aussi celui de son père, sa mère, son oncle, etc. Avec toute sa folie qu’on lui connaît.

Côté vidéo, la mise en scène exploite en live cette fameuse technique du motion capture vue souvent au cinéma : ici, Beaupré effectue certains mouvements (qui illustre les autres personnages) projetés sur une toile qui le sépare du public, parfois reproduits en boucle, parfois mélangés entre eux. Si ces projections relèvent du génie, d’autres, plus abstraites, font parfois apparaître cette technique comme un gadget pas toujours nécessaire. Heureusement, la technologie n’écrase pas l’autre attrait d’Hamlet_director’s cut, la performance brillante de Marc Beaupré qui, seul en scène, offre intensité et variété, tant dans son verbe que dans sa gestuelle.

Crédit : Benoît Beaupré.

Bien sûr, cela reste du Shakespeare : on y meurt beaucoup, c’est tragique longtemps, le récit se complexifie avec l’apparition d’autres personnages, même dans cette version écourtée, etc. Mais la traduction de Jean-Marc Dalpé, et l’adaptation du duo Blouin/Beaupré, ramène le récit à un niveau plus accessible et compréhensible. Une connaissance plus approfondie de l’histoire, du texte, aurait bonifié encore plus cette expérience théâtrale trop courte, imparfaite, aussi dramatique que parfois drôle, qui renouvelle surprenamment une pièce qui résonne encore aujourd’hui.

Hamlet_director’s cut est encore présenté samedi après-midi et dimanche soir au Théâtre de la Bordée.

Cold blood

Après Kiss & cry (présenté aussi au CITQ), Jaco Van Dormael, Michèle Anne De Mey (et leurs acolytes) reviennent à la charge avec Cold blood, nouveau spectacle traitant de la mort, ou plutôt des morts, sujet universel et pourtant si personnel à chacun. Ici, théâtre, nanodanse et cinéma se marient sur scène, dans un ballet technique époustouflant et tendu où tout est joué live. Le regard du spectateur alterne entre les exécutants sur scène (la fabrication) et l’écran où est projeté ce qui est en train d’être “joué” (le résultat).

Crédit : Julien Lambert.

Sept petites histoires de morts sont donc présentées, comme des courts-métrages parfois bourrés d’humour noir : dans un accident d’avion, dans une tempête hivernale en allant chercher du pain, à l’opéra, dans l’espace, etc. Le tout servi par une bande-son impeccable (Lou Reed, le Boléro de Ravel, Bowie, etc.) et, c’est la marque de ce collectif, cette fameuse nanodanse où les doigts deviennent des jambes, les mains, des corps, le tout dans des décors miniatures mais réalistes une fois projetés sur l’écran. Si certaines scènes abstraites sont juste un peu trop longues et font appel à un langage que peu maîtrisent (la danse), tous les tableaux sont d’une ingéniosité et d’une inventivité rarement vues, et d’une beauté époustouflante malgré un discours conceptuel où l’on aurait aimé parfois peut-être plus de dramaturgie, de concret. Van Dormael et De Mey, dans leur originalité, prouve que l’infiniment grand se trouve dans l’infiniment petit.

Cold blood est encore présenté jeudi et vendredi soir au Grand Théâtre de Québec. (représentations malheureusement annulées à cause du G7)

Non finito

Nous avons tous des rêves jamais réalisés, des projets inachevés. Non finito, de la compagnie montréalaise Système Kangourou, s’attaque à ce vaste sujet à travers une pièce de théâtre/performance réaliste pleine de bonnes intentions mais qui n’a malheureusement pas l’ambition de ses moyens.

Crédit : Jonathan Lorange.

Tout part et est mené par Claudine Robillard qui, avec Anne-Marie Guilmaine à la mise en scène, s’est occupée de l’idéation et de la direction artistique. Le spectacle commence par une série de réelles photographies où elle énumère ses projets d’enfant, d’adolescente et même d’adulte avortés, parmi lesquels une pièce de théâtre intitulée Faire de quoi de grand, dont on ne verra que le début, et qu’elle n’arrive pas à poursuivre. Le public, jusque là étrangement installé sur des bancs en gradins dans un coin de la Caserne Dalhousie, est alors invité à voir les choses sous un autre angle et à s’installer sur les habituelles chaises de la pièce principale de la Caserne. Dès lors, Robillard sera rejointe par quatre compagnons de jeu (acteurs réels ou temporaires ?) qui, à leur tour, raconteront et mettront (un peu, partiellement) au monde leurs différents rêves inaboutis : construire une maison, devenir agente immobilière, rock star, etc. On peut aussi entendre de temps à autre des témoignages enregistrés sur le même sujet. Robillard reviendra à l’avant-plan à la fin de la pièce, pour une conclusion mystérieuse, ouverte, à Faire de quoi de grand, mais aussi à Non finito : le problème est-il résolu ? Le projet est-il concrétisé, abandonné ou n’est-il jamais fini ? Toutes les interprétations sont valides.

Le parti pris documentaire de Non finito n’est pas inintéressant en soi, mais la structure de la pièce, avec ses lenteurs volontaires et ses histoires entremêlées toujours basées sur le même principe, alourdit plus le propos qu’il ne le sert. Dommage. Il aurait peut-être fallu prendre le prisme de la fiction pour aborder le sujet – mais ça aurait été une autre pièce, un autre projet en construction…