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CIT 2016 : Reality : Les vides sublimes

par Émilie Rioux, le 4 juin 2016 | Chéri(e) j’arrive

par Éric Leblanc

Reality, conçu et joué par les italiens Daria Deflorian et Antonio Tagliarini, s’inspire de la vie de Janina Turek, une femme de Cracovie qui, pendant 57 ans, a comptabilisé minutieusement chaque fait de sa vie : ce qu’elle a lu, les émissions qu’elle a regardé, les gens qu’elle a croisés, ce qu’elle a mangé et bu, etc. Le spectacle commence dans le jeu : au centre d’une scène presque nue, à l’exception de quelques lampadaires, Deflorian et Tagliarini essaient à tour de rôle de reproduire les derniers moments de Turek, morte d’un infarctus au milieu de la rue en 2000. Ils ont du mal à faire la morte. On rit.

Reality_crédits Filipe Viegas

Photo : Filipe Viegas

Et doucement, on entre dans l’histoire de cette femme si méthodique qui s’est promise de rendre compte de la réalité la plus vraie possible. Ce qu’elle inscrit dans près de soixante-quinze carnets tout au long de sa vie ne sont que des faits réels et vérifiables. On n’y parle d’aucune émotion. Et c’est ce qui fascine Deflorian et Tagliarini : qu’est-ce qui enrobe l’histoire de ce café noir, pris le lendemain de la disparition du mari de Turek? A-t-elle fracassée sa tasse contre le mur avant de regarder les débris, hagarde, face à son malheur? Pourtant, on n’a noté que « Café noir » dans le cahier. Son trajet de tram, toujours le même, cache-t-il une histoire d’amour improbable dont elle n’a jamais parlé? Tout ce qui n’est pas écrit par Turek intrigue à la fois les comédiens et le public. Le duo crée des glissements entre eux-mêmes et leurs efforts à comprendre Turek, et l’incarnation de cette femme. Ces glissements se font sans bruit, tout à coup puissants parce qu’on s’y est fait prendre. Plus on en apprend sur les catégories qui régissent les cahiers de Turek, moins on la cerne, plus on laisse aller notre imagination.

C’est avec facilité que Deflorian et Tagliarini nous amènent dans la bulle qu’est leur obsession pour Janina Turek et nous les écoutons. Et là est toute la force de Reality : la capacité qu’a le duo à nous faire suivre leurs réflexions, parfois imagées, parfois philosophiques, sans jamais perdre notre attention. Malgré la lenteur du spectacle, malgré la nudité de la scène et la tranquillité de l’action, on écoute, on apprend, on se laisse emporter pour tout à coup se retrouver à la fin du spectacle d’à peine une heure vingt, pleins de belles questions à résoudre. Rares sont les moments d’écoute aussi attentive que ceux créés par Reality.

Ce spectacle s’inscrit dans la suite thématique de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni, l’autre production signée Deflorian et Tagliarini présentée au Carrefour. Les deux spectacles, sans être liés par le récit ou le concept, répondent de manière différente au thème de la vieillesse. Dans Reality, on se demande où s’en va ce qu’on est, qu’est-ce que nous sommes pour les autres au fil du temps, qu’est-ce qui est le réel pour tous et qui survit au temps. Dans Ce ne andiamo, on aborde la vieillesse comme une fatalité, mais aussi le dernier rempart de la révolte. Cependant, les deux pièces se répondent par leur fascination pour le non-dit qui entoure un évènement extraordinaire : un suicide collectif de quatre vieilles femmes ou la comptabilisation minutieuse de toute une vie. C’est ce que ces vides ont de sublimes qu’on découvre grâce à ces deux pièces.

Reality a été présenté le 3 juin à 19h et sera joué à nouveau le 4 juin à 18h au théâtre Périscope, précédé de la deuxième de Ce ne andiamo per non darvi altre preoccupazioni à 14h, dans le cadre du Carrefour international de théâtre.

Pour entendre la critique de Ce Ne Andiamo…par Éric Leblanc