fbpx
Blogues

Trois livres pour (re)découvrir la Chine

par Alex Tremblay Lamarche, le 10 février 2021 | Chéri-e j’arrive

La Chine entrera cette semaine dans l’année du buffle. Malheureusement, les célébrations auxquelles le Nouvel An chinois donnent lieu habituellement ne seront pas au rendez-vous comme par les années passées en raison de la pandémie. Les rues de Pékin ont beau être décorées de lampions rouges comme à l’habitude, elles ne seront guère achalandées avec l’annulation des festivités. Chéri(e) j’arrivevous propose donc pour l’occasion quelques suggestions de livres pour (re)découvrir la Chine en attendant de pouvoir y voyager à nouveau.

 

Roromme Chantal, Comment la Chine conquiert le monde. Le rôle du pouvoir symbolique, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2020, 432 p. Quand et comment la Chine supplantera-t-elle les États-Unis à la tête de l’ordre mondial? Si l’auteur n’a bien entendu pas la prétention d’offrir la réponse à la première partie de cette question, il offre d’intéressantes pistes pour comprendre la seconde. À la vieille dialectique opposant lehard power(la coercition) au soft power (l’influence et la conviction),Chantal propose une nouvelle approche empruntant à la sociologie en s’intéressant au pouvoir symbolique de la Chine. Celui-ci s’exerce en prêtant de l’argent, en faisant des dons et des investissements dans des pays en développement et en créant ainsi un rapport de pouvoir. Ce faisant, la Chine inscrit les États dans lesquels elle (s’)investit dans des réseaux de clientèle et accroît son pouvoir à l’heure où celui des États-Unis décroît. Chantal précise en effet que si cela est possible, c’est en grande partie parce que l’oncle Sam connaît un déclin économique et politique et qu’on remet en question le modèle libéral. Dans le contexte, l’autoritarisme chinois séduit par son succès économique. Il séduit également parce que la Chine se présente comme un pays du « Sud » aux pays émergents et, donc un pays qui a, tout comme ceux de l’Afrique et de l’Amérique latine, souffert des exactions du Nord. Aux dynamiques de pouvoir « Nord-Sud » qui lie ces deux continents à l’Occident, la Chine propose des échanges « Sud-Sud » qui séduisent comme en témoigne ces succès en Amérique latine sur lesquels l’auteur se penche dans son dernier chapitre. Un ouvrage accessible et fort intéressant pour comprendre le redéploiement des rapports de force sur la scène internationale à l’heure actuelle.

 

Éric Mottet, Frédéric Lasserre, Barthélémy Courmont et Serge Granger, dir., Marges et frontières de la Chine, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2020, 298 p. Si la Chine occupe une place de plus en plus importante sur la scène internationale et que son pouvoir s’accroit, elle n’en reste pas moins aux prises avec d’importants défis dans ses marges et à ses frontières. C’est ce dont ce collectif propose de faire le tour. Après avoir brièvement présenté la situation de la Chine de Xi Jinping, les auteurs se penchent sur la « politique internationale de la périphérie chinoise dans ses aspects politiques, stratégiques, militaires et économiques » (p. 15). Ils démontrent notamment que la Chine est loin d’être la cyberpuissance qu’elle donne l’impression d’être dans l’imaginaire collectif et qu’il lui reste encore bien du chemin à faire pour rattraper les États-Unis. Puis, les auteurs mettent en relief les différents enjeux auxquels la Chine fait face à ses frontières. On en apprend ainsi davantage sur les appréhensions qu’inspire le déploiement de la nouvelle route de la soie chinoise chez les Russes (la Chine et la Russie sont, après tout, en lutte pour une influence auprès des mêmes voisins!) et sur ses relations politiques, économiques et militaires avec ses voisins (la Russie, le Laos, les Philippines, les deux Corée, le Japon, Taïwan, etc.). L’ouvrage met en relief la complexité de ces questions : celles-ci concernent tantôt le contrôle de ressources (comme c’est le cas du différend qui oppose la Chine au Japon dans le contrôle des îles Senkaku ou de celui qui l’oppose à l’Inde dans la question du tracé de la frontière dans l’Himalaya puisqu’on y trouve la source de plusieurs fleuves qui irriguent l’Asie), tantôt des luttes avec les États-Unis (notamment en Corée et à Taïwan).

 

 

Jean François Billeter, Pourquoi l’Europe, Réflexions d’un sinologue, Paris, Allia, 2020, 144 p. Dans ce petit ouvrage d’une centaine de pages, le sinologue Jean François Billeter examine la Chine au regard de l’Occident et nous invite à nous questionner sur les différences qui oppose ce pays à l’Europe. Après avoir brossé un bref portrait de l’histoire de la Chine, il nous entraine du côté de ce qui distingue l’Europe : l’émergence du sujet et le rapport à la dissidence. Pour ce faire, il compare notamment les traditions musicales des deux entités et y explore la place sans précédent qu’en est venue à prendre la création individuelle en Europe, place qu’il attribue à l’autonomie psychique vers laquelle le christianisme a amené les Européens. Nous sommes, pour Billeter, face à deux civilisations fort différentes : l’une connaît une unité territoriale, ethnique et linguistique depuis longtemps et a donc, de ce fait, accouché d’une conscience collective dans laquelle l’individu s’efface au profit de la collectivité ; l’autre s’est développée autour de l’idée de liberté et de démocratie. Pour comprendre la Chine, il faut donc saisir la conception du sujet qui y prévaut depuis le IIIe siècle :  « pour agir efficacement et justement, le sujet doit s’effacer et laisser agir à travers lui les forces qui animent la réalité dans son ensemble. Il doit se faire impersonnel pour que se manifeste à travers lui des forces impersonnelles » (p. 104). Si la thèse avancée par l’auteur aurait gagnée à être étayée davantage (une centaine de pages c’est bien court pour répondre à une aussi vaste question!), elle appelle à la réflexion sur les spécificités de la Chine et de l’Europe.