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Trois ouvrages à lire en marge du forum économique mondial

par Alex Tremblay Lamarche, le 27 janvier 2021 | Chéri-e j’arrive

Janvier est à chaque année l’occasion de mettre de l’avant les inégalités sociales avec la publication, dès les premiers jours du mois, de statistiques montrant que les plus fortunés au pays ont engrangé le salaire annuel moyen en l’espace de quelques jours (Oxfam-Québec publie ces jours-ci un rapport précisant que les 100 chefs d’entreprise les mieux payés du pays gagnent en deux jours le salaire annuel d’une infirmière). Ajoutons qu’avec l’ouverture du Forum économique mondial (mieux connu sous le nom de forum de Davos), le sujet est plus que jamais d’actualité. Alors que les plus grandes fortunes du monde discuteront ensemble des solutions à donner à cette crise, Chéri(e) j’arrive vous propose quelques suggestions de livres pour mieux comprendre l’histoire du capitalisme et des inégalités sociales.

 

Ellen Meiksins Wood, L’origine du capitalisme. Une étude approfondie,Montréal, LUX, 2020, 256 p. Le capitalisme existe-t-il depuis que l’homme est homme ? Est-il né au XIXesiècle avec l’industrialisation et l’avènement de grandes fortunes liées à la marchandisation des produits conçus à grande échelle en usine? Ni un, ni l’autre. Pour la politologue Ellen Meiksins Wood, il est né dans la campagne anglaise du XVIIesiècle. L’unité unique en Europe que connaît l’Angleterre à cette époque amènent les nobles à ne plus chercher à s’enrichir en exerçant une violence, mais en tentant d’augmenter leur production. L’enclosure supprime l’accès au droit d’usage sur la terre et, peu à peu, les mécanismes du capitalisme amènent la terre à revenir à ceux qui produisent le plus. Les bases du capitalisme sont alors posées. Si on aurait aimé qu’ Ellen Meiksins Wood explore davantage le rôle de la traite négrière et l’expansion du commerce international à cette époque dans l’avènement du capitalisme, son ouvrage demeure un outil précieux pour comprendre les racines du capitalisme et, surtout, les raisons pour lesquelles il va réussir à prendre son essor dans l’Angleterre des Stuart alors qu’il n’a pas su y arriver à Florence ou dans les Provinces Unies au cours du siècle précédent. En comparant ces trois cas de figure, l’auteure isole les facteurs en présence (économie dépendante de l’achat de produits de luxe par les bien nantis, soumission des fermiers à la concurrence, dépendance au marché européen, etc.) qui concourent à la structuration du marché tel que nous le connaissons aujourd’hui.

 

Pierre-Alexis Blevin,Les paradis fiscaux, Paris, Presses universitaires de France, 2019, 127 p. On parle beaucoup des paradis fiscaux dans les médias, mais qu’en connaît-on vraiment en fait? Si vous vous intéressez aux inégalités sociales et aux stratégies qui en assurent la pérennité sans avoir la prétention d’être un expert de la question, vous allez aimer cet ouvrage. Écrit dans un ton accessible et stimulant, il offre au néophyte l’occasion de comprendre les origines des paradis fiscaux (ils sont directement liés à la mondialisation) et leurs divers avatars. Ils s’incarnent en effet autant dans la mise en place d’une fiscalité attractive par certains États que dans la création de zones franches et de centre financiers offshore. Certains sont spécialisés dans un type d’activité en particulier (les Bermudes dans les assurances, le Panama dans les pavillons de complaisance, les îles anglo-normandes dans les fonds d’investissement, etc.), d’autres profitent de leur proximité géographique avec des pôles d’activités économiques importants. Tous présentent toutefois des défis pour les États-nations qui tirent leurs revenus de l’impôt. Le troisième chapitre (les dispositifs de lutte) s’avère à cet égard instructif. Le lecteur québécois sera déçu de ne pas y trouver davantage d’exemples québécois et canadiens, mais heureux de pouvoir rattacher les concepts développés à des exemples concrets (Google, Starbucks, Colgate-Palmolive, etc.) qui permettent de bien comprendre les différentes stratégies employées par les multinationales pour payer le moins d’impôt possible.

 

 

Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, Paris, La fabrique éditions, 2019, 192 p. Karl Marx est pour ceux qui s’intéressent aux rapports de pouvoir une référence incontournable. Or, si son analyse demeure toujours pertinente, elle laisse dans l’ombre la dimension profondément sexiste et patriarcale du capitalisme. Dans ce petit essai rassemblant six textes de l’universitaire américaine Silvia Federici, l’auteure nous propose une lecture féministe de Marx. Après avoir interrogé les apports et les limites de l’œuvre de Marx à la théorie féministe, elle nous amène du côté du travail ménager et du travail du sexe dans deux chapitres particulièrement intéressants pour comprendre la construction des rapports de force entre les hommes et les femmes aux XIXe et XXe siècles. Loin d’être prédisposée aux tâches ménagères, la femme y a peu à peu été conditionnée alors que l’industrialisation passait de la confection de textiles et de vêtements à des domaines beaucoup plus demandant physiquement (l’acier et le charbon entre autres). Afin de disposer de travailleurs au meilleur de leurs forces et, surtout, d’un renouvellement de la main-d’œuvre, on va tranquillement cantonner les femmes à la sphère domestique afin qu’elles « produisent » de nombreux enfants. Sous couvert de protéger les femmes et les enfants des méfaits de l’industrialisation, des lois vont venir en contraindre de plus en plus le travail et, ainsi, favoriser l’idéal de la ménagère. Parallèlement, on va s’attendre à ce que la sexualité des femmes s’inscrive dans le modèle vertueux de la mère procréatrice, renforçant l’idée qu’une femme rémunérée pour un travail – qu’il soit sexuel ou d’une autre nature – doit être condamnée. Un ouvrage éclairant pour comprendre « la transformation de l’ouvrière-prostituée – travailleuse payée dans le deux cas – en mère-épouse non payée prête à sacrifier ses propres intérêts et désirs au bien-être de sa famille (p. 149).