fbpx
Blogues

Trois titres qui naviguent entre censure et liberté de presse

par Alex Tremblay Lamarche, le 5 mai 2021 | Chéri-e j’arrive

À l’heure où la société se polarise de plus en plus et qu’un nombre croissant de gens se nourrissent de « Fake News », le rôle des médias paraît de plus en plus important. S’ils jouissent d’une liberté certaine en Occident et peuvent y éviter la censure depuis plusieurs décennies, il n’en a pas toujours été ainsi et il reste plusieurs pays dans le monde où la liberté de penser et de s’exprimer ne vont pas de soi. À l’occasion du 3 mai, journée mondiale de la liberté de la presse, Chéri(e) j’arrive vous propose trois titres pour réfléchir sur la liberté de presse et la censure dans le milieu du livre.

 

Jacques Hellemans, Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, Québec, Septentrion, 2019, 200 p.

            Au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, les Éditions Marabout révolutionnent le milieu du livre en créant le livre de poche. Dorénavant, la lecture ne sera plus l’apanage des élites, mais accessible à l’ensemble de la population. Après avoir réussi à s’imposer en Belgique, cette maison d’édition lorgne le Québec où elle envoie un jeune homme ambitieux nommé Dimitri Kasan. Ce dernier réussit rapidement à comprendre la société dans laquelle il s’installe et à donner le goût du livre à toute une nouvelle génération de lecteurs. Les Québécois ont soif de livres accessibles et pratiques d’une part et de livres d’aventures qui font rêver d’autre part. Kasan leur propose donc des encyclopédies et des livres pratiques, mais aussi des classiques de la littérature et des séries de romans mettant en scène des héros (Sylvie et Bob Morane principalement) auxquels les jeunes vont s’attacher.

Plus que tout, Kasan comprend rapidement qu’il a tout intérêt à être bien vu de l’Église pour éviter la censure. Les éditions Marabout, dont une grande partie de l’équipe est formée d’anciens scouts aux valeurs catholiques, vont donc tirer profit de leurs qualités morales irréprochables pour s’imposer dans le marché de la littérature jeunesse avec brio. Jacques Hellemans rappelle d’ailleurs que si les livres de cette maison d’édition s’imposent avec autant de succès au Québec, c’est en raison du génie de leur marketing. Leur auteur vedette, Henri Vernes, met en scène son héros sur la Côte-Nord dans Terreur à la Manicouagan. Bob Morane doit y sauver les barrages qu’on construit à cette époque d’une menace terroriste! Kasan va également chercher la vedette du hockey Jean Béliveau pour faire les publicités des livres de la maison d’édition. Le succès est phénoménal : en 1964, on compte 1,2 millions de livres des éditions Marabout vendus au Québec alors que la population francophone n’y atteint pas encore les 5 millions d’habitants! Un livre richement illustré qui fera le bonheur de ceux qui s’intéressent à l’histoire du livre et de la génération qui a grandi avec les livres de cette maison d’édition.

 

Jules Fournier, Souvenirs de prison, Montréal, Lux, 2021, 118 p.

            En mai 1909, le journaliste Jules Fournier accuse de partialité les juges François Langelier et François-Xavier Lemieux, deux anciens organisateurs du Parti libéral. Le premier ministre, Lomer Gouin, est furieux et ordonne que Fournier soit traduit en justice. Le 12 juin, ce dernier paraît donc devant… François Langelier qui, en moins de trois heures, le condamne à trois mois de prison! Si la décision choque ses partisans, elle nous a en contrepartie offert de délicieux Souvenirs de prison. Bien loin de se laisser abattre par son sort, Fournier choisira plutôt de relater son séjour à la prison des plaines d’Abraham avec humour et ironie dans un opuscule qui sera publié en 1910. Lux nous propose ici une réédition de cet ouvrage auquel trois textes inédits ont été ajoutés.

S’il faut saluer la décision de rendre accessible ce texte, on peut déplorer que le texte n’ait pas fait l’objet de davantage de soins de la part d’un éditeur. La plume de Fournier demeure certes toujours aussi accessible et agréable à lire plus de 100 ans après s’être éteinte, mais elle aurait gagné à être davantage contextualisée. Cette nouvelle édition ne propose hélas qu’un léger avant-propos de deux pages et 5 maigres notes pour permettre au lecteur contemporain de se plonger dans la prose de Fournier. On ignore donc au terme de sa lecture qui est le juge Cimon que l’auteur remercie d’entrée de jeu et la raison de sa reconnaissance envers ce dernier et qui sont la plupart des différents personnages cités (Ethel LeNêvé et son protecteur McCarthy, le docteur Robitaille dont on ignore le prénom, etc.). Pareillement, pourquoi ne pas avoir proposé une traduction de la citation en latin et plus de précisions sur divers détails?

N’empêche, on se délecte de l’humour et de la plume acérée de Fournier. Sa description de son comparse de geôle (l’Italien) est particulièrement agréable à lire tout comme ses traits d’humour à l’endroit de ses gardiens. Lorsqu’on lui demande s’il cache quelque chose dans ses souliers, il répond tout spontanément « Si, des cors »! La franchise du gouverneur de la prison sur les motifs de l’emprisonnement de Fournier fait également peur à lire : « Toi, on ne t’en veut point… Seulement, tâche (sic) que tes amis de L’Événement jasent un peu moins fort… Alors, tout s’arrangera » (p. 74). Un récit à lire pour mesurer le chemin parcouru au Québec depuis un siècle en matière de liberté de presse.

 

Julien Lefort-Favreau, Le luxe de l’indépendance. Réflexions sur le monde du livre, Montréal, Lux, 2021, 168 p.

            Le Québec est fier de ses librairies indépendantes et de ses éditeurs qui concourent à créer un milieu du livre riche et dynamique, mais que signifie l’indépendance dans le monde du livre exactement? C’est à cette question que réfléchit Julien Lefort-Favreau dans ce petit essai particulièrement intéressant sur la question. Après avoir posé le problème en introduction en l’illustrant de différentes situations qui exposent les limites de cette indépendance et la précarité du monde du livre, l’auteur développe ses réflexions en six chapitres.

Lefort-Favreau s’intéresse entre autres aux librairies et montre que même lorsqu’elles sont indépendantes, elles sont soumises à différentes pressions. Il y a notamment un lien à faire entre le prix de l’immobilier et la radicalité des idées qui sont exposées dans une société. Plus les centres urbains sont soumis à de fortes pressions immobilières, plus le loyer des librairies les force à vendre du volume (voire des bougies et d’autres articles sur lesquels elles peuvent espérer générer une marge de profit plus grande) pour demeurer rentables.

Le chapitre sur les Éditions P. O. L. montre avec brio la question de l’indépendance esthétique. Certaines maisons d’édition peuvent se targuer d’indépendance sur le plan éditorial à leurs débuts, mais être rachetées par de plus grands groupes qui les contraignent à une logique de marché par la suite. On garde alors le nom et le ton qui ont fait le succès des débuts, mais on cherche à y vendre des ouvrages qui permettront de faire les profits attendus. Peu à peu, les bureaux des éditeurs ressemblent de plus en plus à des bureaux de banquiers et on continue à publier quelques « invendables » pour la forme en s’assurant surtout de cultiver une image de marque qui génère les profits attendus.

Le chapitre sur le marché éditorial québécois permet quant à lui de prendre le pouls d’un milieu particulièrement riche, mais fragile. En allant à la rencontre de plusieurs des principaux éditeurs qui oeuvrent au Québec à l’heure actuelle, Lefort-Favreau met en lumière les enjeux propres à ce petit marché francophone en Amérique du Nord. Il montre leur dynamisme, la liberté avec laquelle ils choisissent ce qu’ils publient, mais aussi le rôle prépondérant que les subventions gouvernementales jouent dans la vitalité d’un aussi petit marché et l’inévitable nécessité de publier des titres « vendeurs » pour assurer une rentabilité. En s’attardant également tout au long de son essai aux cas de la France, des États-Unis et du Canada anglais, Lefort-Favreau fait ressortir les particularités de chacun de ces espaces éditoriaux tout en montrant les défis communs auxquels ils font face. Un ouvrage à lire pour mieux comprendre l’écosystème fragile qu’est le monde du livre.