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Voyage au bout de l’été : les classiques dépoussiérés #1

par Émilie Rioux, le 3 juin 2015 | Chéri(e) j’arrive

 

Voyage au Bout de l'ÉtéQuoi ? Bartleby, le scribe – Une histoire de Wall Street (nouvelle publiée en 1853 dans le Putnam’sMonthly Magazine puis repris dans le recueil The Piazza TalesLes contes de la véranda en français – en 1856). 

Qui ? Herman Melville (1819-1891), romancier, essayiste et poète américain, auteur du célèbre Moby Dick, œuvre datant de 1851 qui le fait redécouvrir dans les années 1920.

Anecdote : Melville est l’arrière-arrière grand-oncle d’Elizabeth McBride Warner, la mère de Richard Melville Hall, alias Moby.

Où et quand ? Le New York des années 1850, et plus particulièrement le quartier Wall Street, célèbre artère financière.

De quoi ça parle ? Le narrateur, homme de loi à Wall Street jamais nommé, engage dans son étude comme scribe (pour recopier des textes) un jeune homme au passé mystérieux, Bartleby, qui, après des débuts prometteurs au travail, n’aura à peu près plus qu’une réplique en bouche, « Je préférais ne pas », refusant tout travail ou même tout ordre. Il finira par ne plus s’alimenter vraiment, sinon de biscuits au gingembre, et occuper les bureaux comme lieu de résidence. Comme le Soleil pour le système solaire, tout tourne autour de lui, il est le centre de toutes les préoccupations, surtout celles du narrateur. Il semble détaché des autres, des relations sociales. À la toute fin de la nouvelle, après une mort tout aussi mystérieuse que sa vie, le narrateur évoque une rumeur sur la vie de Bartleby avant le récit, ce qui expliquerait son caractère affranchi et détaché.

Pourquoi il faut le lire ?

  • Pour le formidable personnage-titre, véritablement fascinant et insondable, et sa célèbre phrase « Je préférerais ne pas », symbole d’un « courant » philosophique, la théorie de l’anti-pouvoir, basé sur la stratégie de la fuite devant l’appareil d’État et la complexité et l’absurde de la vie en général. Remplaçante de la lutte directe, cette fuite n’est plus alors une défection mais une nouvelle stratégie de lutte, un mode de pensée et d’action. Gilles Deleuze a une célèbre phrase à ce propos : « Fuir, mais en fuyant, chercher une arme. »
  • Aussi, pour le rapport entre le narrateur et Bartleby, deux humains si différents mais semblables au fond. La passivité, la gentillesse, l’honnêteté et la non-volonté d’exister de Bartleby désarment, déconcertent le narrateur, dont la vision de la vie se modifie inévitablement au contact de cet homme. Il prend pitié de lui, l’accepte comme il est mais prend aussi conscience qu’il ne pourra jamais le changer, que l’homme monolithique qu’il est refuse toute humanité, tout le jeu de la société.

Adaptations : 5 fois au cinéma (dont 1976 avec Michael Lonsdale et 2001 avec Crispin Glover) et 4 fois au théâtre en France, dont une lecture-spectacle en 2009 à La Pépinière théâtre à Paris par Daniel Pennac.

Influences :

  • A marqué les écrivains de l’absurde du XXe siècle
  • Texte de Gilles Deleuze dans Critique et clinique
  • Personnage dans La vie mode d’emploi de Georges Perec
  • Personnage de Ben Affleck dans Dogma (Kevin Smith, 1999)
  • Personnage dans Des chrétiens et des maures de Daniel Pennac (qui a par ailleurs enregistré une lecture de Bartleby et réalisé une lecture-spectacle en 2009)
  • Référence dans Quelque chose en lui de Bartleby de Philippe Delerm (2009)
  • Personnage du pape réfractaire incarné par Michel Piccoli dans Habemus papam (Nanni Moretti, 2011)

Et finalement, personnage dans Bartleby et compagnie d’Enrique Vila-Matas, où le narrateur étudie le syndrome Bartleby : « Ce mal endémique des lettres contemporaines, cette pulsion négative ou cette attirance vers le néant, qui fait que certains créateurs, en dépit (ou peut-être précisément à cause) d’un haut niveau d’exigence littéraire, ne parviennent jamais à écrire.

Podcast de la chronique radio (3 juin 2015)

par Cyril Schreiber