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Voyage au bout de l’été : les classiques dépoussiérés #2

par Émilie Rioux, le 9 juin 2015 | Chéri(e) j’arrive

 

Quoi ? La confusion des sentiments, longue nouvelle sous-titrée « Notes intimes du professeur R de D », paru initialement en 1927 dans un recueil de nouvelles portant son nom, et paru en français deux ans plus tard, en 1929.

Qui ? Stefan Zweig (1881-1942), l’un des plus célèbres écrivains autrichiens, auteur de plusieurs romans et nouvelles (Amok, Le joueur d’échecs, 24 heures de la vie d’une femme), pièces de théâtre, recueil de poésie, traductions et aussi essais biographiques sur Marie-Antoinette, Érasme, Marie Stuart, Magellan, et les grands auteurs que sont Balzac, Dickens, Dostoïevski, Montaigne et Paul Verlaine. Ami, entre autres, de Sigmund Freud et Richard Strauss, Zweig fait partie de la fine fleur de l’intelligentsia juive viennoise des années 1920-1930. Bref, c’est un intellectuel de haut vol très cultivé et très impliqué dans les changements de son époque, en plus d’être hautement pacifiste en cette période trouble.

Stefan Zweig
Anecdote :
Sa fin de vie est tragique : sentant la montée du nazisme et la guerre qui devient de plus en plus incontournable, il fuit au Brésil en 1940 avec sa deuxième femme, Lotte. Les problèmes de santé de celles-ci, la peur de vieillir et surtout la perte d’espoir face à une guerre inéluctable (qui l’a rendu réfugié politique après l’annexion de l’Autriche par Hitler en 1938) lui feront commettre l’inévitable : n’en pouvant plus d’assister ainsi, sans recours, à l’agonie du monde (selon l’expression de Dominique Frischer, dans Stefan Zweig, autopsie d’un suicide), il se donne la mort en s’empoisonnant avec des barbituriques en compagnie de Lotte, le 22 février 1942.

Où et quand ? Berlin puis une petite ville de province au centre de l’Allemagne, dans la sphère universitaire. Quant au quand, ce n’est pas précisé, mais on peut imaginer que l’histoire se passe quelque temps avant l’écriture et la publication de cette longue nouvelle, soit les années 1920. Le récit est à la fois le reflet de son époque, et intemporel quant au sujet développé.

De quoi ça parle ? Roland, le narrateur de cette histoire, est un universitaire réputé qui se remémore au crépuscule de son existence l’histoire de sa vie, la rencontre qui a tout changé, celle avec un professeur de philologie (l’étude d’un langage à partir de documents écrits) et grand expert de Shakespeare. Il s’agit donc d’un long flashback où le narrateur va nous décrire, après une jeunesse mouvementée peu axée sur les études, cette rencontre, non seulement avec ce professeur, mais aussi avec sa femme, dans une relation à trois où règne, on s’en doute, une grande « confusion des sentiments »…

Pourquoi il faut le lire ?

  • Car ce livre est le symbole d’une époque de penseurs, de chercheurs, qui cherchaient à analyser la psyché humaine, définir le conscient, l’inconscient, etc. Sigmund Freud a d’ailleurs salué « la finesse et la vérité avec laquelle [Zweig] restitue le trouble d’une passion et le malaise qu’elle engendre chez celui qui en est l’objet ». Ainsi, le récit acquière une dimension métaphorique, universelle qui dépasse le simple cadre de l’histoire et permet aux lecteurs, surtout les jeunes, de s’identifier à ce qui est écrit et de comprendre qu’il est tout à fait normal, rationnel, de ressentir des sentiments intenses et contraires, parfois, envers une seule personne, et que l’attirance et la répugnance, dans une relation compliquée, ne sont pas forcément antonymes.

Par ailleurs, il est évident que le sujet de l’homosexualité est présent ici, de manière toujours voilée mais omniprésente. Il est intéressant de voir comment l’homosexualité, incomprise à l’époque, pouvait se traduire de manière honteuse, et surtout comment les mentalités ont évolué depuis, fort heureusement.

  • Pour le style absolument magnifique de Zweig (plusieurs pages sont un délice à lire), qui décrit vraiment toute la psychologie, toute la psyché des personnages, qui sont profondément humains. Certes, il y a quelques passages plus ardus, surtout quand le Professeur digresse sur Shakespeare et l’Angleterre (car il considère que l’époque shakespearienne est un âge d’or, où « tout ce qui précède n’est qu’une préparation, tout ce qui suit n’est qu’une contrefaçon boiteuse de cet élan original et hardi vers l’infini »), mais dans l’ensemble, on plonge véritablement au cœur de cette relation (voire ces relations), et La confusion des sentiments est peut-être le livre par excellence qui retranscrit le mieux les tourments du cœur et l’incessant ballet des sentiments humains.

Adaptations : Plusieurs lectures en livres audio, plusieurs adaptations au théâtre à Paris dans les années 2000, le récit pouvant facilement être pris pour un huis-clos, et une adaptation pour la télévision en 1981 avec Michel Piccoli dans le rôle du Professeur.