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Vous ne ferez pas taire Richard Sherman

par Directeur Sports, le 21 janvier 2014 | Conduite antisportive

Le demi défensif des Seahawks de Seattle a soulevé l’ire de plusieurs amateurs de football avant-hier soir, à l’occasion du championnat d’association de la NFC qui opposait les Seahawks à leurs rivaux de toujours de San Francisco. Avec moins d’une minute à faire au match, Sherman a rabattu dans les mains d’un coéquipier une longue passe que tentait le quart-arrière des Niners, Colin Kaepernick, à son receveur vedette Micheal Crabtree. Tout juste après ce jeu qui sécurisait la victoire de son équipe, Sherman s’est empressé d’aller adresser quelques mots doux à Crabtree, entrainant même une punition au passage. Une punition sans importance puisque quelques genoux à terre de Russell Wilson plus tard, les joueurs des Seahawks enfilaient les casquettes leur confirmant qu’ils avaient gagné leur billet pour le Superbowl. Mais Sherman n’en avait pas fini. Interrogé par la journaliste terrain de ESPN, Erin Andrews, sur sa prise de bec avec Crabtree, Sherman y a été des propos suivants.

« I’m the best corner in the game. When you try me with a sorry receiver like Crabtree, that’s the result you gonna get. Don’t you ever talk about me! »

http://www.youtube.com/watch?v=yjOkTib5eVQ

Quelques minutes plus tard, la vidéo de Sherman hurlant sa supériorité à Andrews était déjà virale. À la lumière de ce j’ai pu voir sur les réseaux sociaux, les amateurs de football québécois ont, dans l’ensemble, peu apprécié la scène. Pas étonnant considérant l’allergie à l’arrogance qu’a le sportif de salon québécois moyen (voir ici Lucian Bute vs Jean Pascal).

Comprenez-moi bien, je ne dis pas que Sherman ne s’est pas un peu emporté. Il s’est d’ailleurs excusé, le lendemain, pour avoir détourné l’attention de l’excellent match joué par ses coéquipiers. N’empêche, si vraiment vous avez été choqué par les gestes et paroles de Sherman en fin de match, permettez-moi au moins de mettre ses propos en contexte.

La rivalité Seahwaks-49ers est depuis quelques années la plus intense de la NFL. Depuis son entrée en fonction, l’entraineur-chef des Niners, Jim Harbaugh, n’a pas hésité à lancer des jabs aux Seahawks via les médias. Ce même Harbaugh avec qui Sherman a déjà eu maille à partir lorsque les deux se côtoyaient à Stanford. Micheal Crabtree, pour sa part, avait semblerait-il alimenter la haine entre les deux joueurs l’été dernier lors d’un évènement de charité organisé par Larry Fitzgerald. Il ne s’est pas non plus gêné pour dire cette semaine qu’à son avis, Sherman ne faisait pas partie des meilleurs demis défensifs de la ligue.

Or, si vous en doutiez encore, Sherman est sans aucun doute le meilleur demi défensif de la NFL. Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 17 interceptions depuis 2 ans, dont 8 cette saison, alors que les équipes adverses l’évitaient. Lors de passes tentées vers lui cette saison, les quarts-arrière de la ligue ont cumulé une efficacité (QB rating) de 44. De loin le plus bas de la ligue. Pas surprenant quand on considère à quel point Sherman est un athlète hors pair. À ce sujet, je vous suggère de regarder les chiffres auxquels l’équipe de Sport Science est arrivée en se penchant sur le cas Sherman. En plus de sa stature de 6 pieds 3 pouces, le demi défensif vedette possède un saut vertical supérieur à celui de l’ancien Raptors Vince Carter. Il atteint 20 milles à l’heure en seulement 2,7 secondes, un chiffre presque identique à celui du speedster des Vikings Cordarelle Patterson. Durant le match de dimanche soir, les Niners ont tenté un grand total de deux passes vers lui durant tout le match. Et il a quand même trouvé le moyen de les bruler au moment le plus critique de la rencontre. S’il ne faisait pas ce jeu, les 49ers s’en allaient au Superbowl.

Bref, vous ne trouverez aucun demi défensif dans cette ligue supérieur à Sherman. Ce qui n’enlève rien au fait qu’il est baveux. Crabtree n’est pas sa première victime. Sherman est reconnu pour parler sur le terrain et en dehors. Tom Brady et Darrelle Revis, entre autres, sont déjà passé dans son tordeur. Rendu là, à vous de vous faire votre propre opinion sur Sherman. Mais sachez au moins d’où il vient.

Fils d’un éboueur de Compton et d’une mère oeuvrant auprès des enfants handicapés des bas quartiers de Los Angeles, c’est d’abord et avant tout dans les salles de classe que Richard Sherman s’est distingué. Au Dominguez High School de Compton, cela faisait de lui un mouton noir. Entouré de durs qui n’ont pas grandi dans la ouate, Sherman portait une attention particulière à ne pas parler en slang comme ses congénères et s’inscrivait dans des classes avancées et des séminaires de leadership.  Et lorsque l’on s’en moquait, Sherman n’hésitait pas à répliquer dans toute la verbe que lui connaissent désormais les amateurs de football du monde entier.

C’est ce qui est intéressant avec Sherman. Sa grande gueule, sa confiance en soi inébranlable et son constant désir de se prouver sont les qualités qui lui ont permis de s’élever au-dessus de son milieu. Autant académiquement que sur le terrain de football. Son entraineur au secondaire, Keith Donerson, racontait à ESPN plus tôt ce mois-ci qu’il avait un jour, exaspéré, demandé à Sherman de se taire sur le terrain durant tout un match. Sherman a joué son pire match en plusieurs années et la loi du silence est rapidement tombée à l’eau.

Après avoir clôturé son secondaire avec 4.2 de GPA (l’équivalent d’une moyenne générale de 105%), Sherman est devenu le premier élève du Dominguez High School de Compton à obtenir une bourse d’études à Stanford (au passage, Sherman a refusé une bourse d’études de son entraineur actuel, Pete Carroll, à USC). Chez les Cardinals, on a fait de lui un receveur. Rapidement, Sherman en est venu à demander à son coordonnateur de l’époque, David Shaw, s’il pouvait faire le saut de l’autre côté du ballon comme demi défensif, position qu’il avait aussi occupée au secondaire. Après deux années sans grands éclats et une grosse blessure de Sherman qui lui a fait manquer un an, Shaw a cédé à la demande de son joueur. Le reste est de l’histoire. Sherman a connu deux saisons productives, mais les 30 équipes de la NFL lui ont préféré des joueurs plus expérimentés à sa position pendant 4 rondes. Puis en 5e ronde, les Seahhawks ont eu le génie (ou la chance, à vous de voir) de le sélectionner. Déçu de sa sélection tardive, Sherman s’est promis à lui-même que même s’il devait désormais jouer avec un plus petit salaire que la plupart de ses coéquipiers et peu de sécurité d’emplois, il le ferait à sa façon. En jouant et en parlant avec attitude.

Maintenant qu’il est au sommet de la NFL, autant comme joueur qu’avec son équipe, ne vous attendez pas à ce que Richard Sherman change du tout au tout. Personne ne fait taire Richard Sherman. Et lorsque Sherman ne joue pas contre notre équipe favorite et qu’on enlève nos oeillères de vierges offensées par le succès et l’attitude, je vous jure qu’il est facile d’apprécier le jeu et le franc parlé du demi défensif vedette des Seahawks.

Et si malgré cela, vous ne pensez jamais être capable de supporter Sherman, commencez déjà à vous habituer à écouter votre football sur sourdine. Diplômé en communication à Stanford, Sherman sait déjà qu’il veut faire le saut à la télévision une fois sa carrière de joueur terminé.

« Comme ça je pourrai continuer de parler », explique-t-il sans surprise.