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Vive la vie, vive les drames: critique de La science du cœur de Pierre Lapointe

par Cyril Schreiber, le 8 décembre 2017 | Chéri(e) j’arrive, Critiques musicales

Chaque album de Pierre Lapointe est devenu un événement. La science du cœur ne fait pas exception à la règle. S’il chantait en 2009 que « les sentiments humains ne seront plus jamais les [siens] », c’est bien ceux-ci qu’il explore sur ces 11 nouvelles chansons.

Fruit d’une « collaboration foudroyante, riche en idées et en libertés de toutes sortes » entre le chanteur québécois et le compositeur français David François Moreau, demi-frère de Patrick Bruel, ce nouvel album de 37 minutes a été « conçu pour être écouté sans interruption » et doit être écouté en laissant de côté « les réseaux sociaux et autres occupations ».

Lapointe y chante ses thèmes préférés, comme à son habitude : l’amour – même comme une drogue, sur Zopiclone –, la mort, l’enfance, le temps qui passe, la solitude, à travers des textes très travaillés, très poétiques, parfois même trop abstraits (Comme un soleil, Naoshima). Le tout sur des arrangements élaborés signés Moreau, majoritairement symphoniques (l’ensemble de cordes dirigé par Simon Leclerc, parfois un couteau à double tranchant comme sur Le retour d’un amour, un peu trop dégoulinant), très audacieux par moments (Mon prince charmant, Alphabet), toujours avec comme point de jonction le piano et les cordes. Un beau mélange équilibré d’instruments organiques mais aussi électroniques.

Le tout forme dans un premier temps le portrait d’un jeune homme d’aujourd’hui, de son époque, brossé parfois au « tu », parfois au « je », avec ses joies, ses peines, ses histoires d’amour/amitié, ses contradictions, pour petit à petit se transformer en illustration d’une génération, ou à tout le moins d’une certaine collectivité qui partage les mêmes expériences.

Encore une fois, Pierre Lapointe nous offre un travail impeccable aux nombreuses références culturelles, qui fait appel autant aux sens qu’à l’intelligence de son public. Celui qui s’est adjoint les services de Félix Dyotte et Daniel Bélanger pour deux chansons offre peut-être un discours parfois moins original que d’habitude (Le retour d’un amour, Comme un soleil, Une lettre), mais réussit en même temps à rafraîchir l’exercice de style de l’Alphabet. Il est sans doute trop tôt pour dire si La science du cœur est un grand album, mais la première écoute est majoritairement convaincante, et les subséquentes devraient bonifier l’expérience et corriger peut-être les quelques lacunes qui n’empêchent pas d’en savourer pleinement la tristesse joyeuse.

Le site officiel, la page Audiogram, le clip de La science du cœur et celui de Sais-tu vraiment qui tu es.


EN SPECTACLE

C’est au Grand Théâtre, dans l’intimiste salle Octave-Crémazie, que le public de Québec a pu découvrir la version scénique et très étonnante de ce dernier album en date. Car si en studio, Pierre Lapointe s’est autorisé le luxe de couches et de couches d’instruments, l’histoire est tout autre sur scène… et ce n’est pas moins intéressant.

Outre Lapointe à la voix et parfois au piano, on retrouvait à ses côtés le pianiste Philippe Chiu, étoile montante de la musique classique canadienne, et João Catalão au marimba, déjà présent sur le disque. Ce dernier instrument, utilisé en hommage à la musique classique contemporaine d’aujourd’hui (Steve Reich, Philip Glass), donnait une couleur toute particulière et souvent surprenante au répertoire de Lapointe, sur des arrangements toujours signés David François Moreau. Les chansons de la Science du cœur, particulièrement les efficaces Mon prince charmant et Alphabet, revivaient sous une nouvelle forme à peines nées, tandis que les titres plus vieux de l’ancien juge à La Voix étaient remaniées sans être dénaturées : à ce compte, L’étrange route des amoureux, La plus belle maison des maisons, Pointant le nord ou encore Tous les visages furent des réussites.

La grande force de ce spectacle, qui mélangeait chansons volontairement déprimantes (!) et interventions humoristiques comme seul Pierre Lapointe sait les faire, résidait cependant dans le visuel : les trois hommes étaient emprisonnés dans une sorte de cylindre ouvert fait de piques de différentes hauteurs sur lesquelles étaient projetées diverses animations (voir photo). Chapeau à Alexandre Péloquin, un nom bien connu pour qui voit beaucoup de spectacles québécois, qui a su enrober magnifiquement les chansons de Lapointe tout en trouvant un bel équilibre pour ne pas déconcentrer le spectateur. Assurément les plus beaux éclairages de l’année.

Le public est ressorti ravi de ce spectacle haut de gamme, même si parsemé de blancs de mémoire à deux reprises, non sans avoir assisté à la traditionnelle séance de questions post-concert, initiée par un coup de gueule de Lapointe contre les grosses compagnies de streaming en ligne, et pour le spectacle vivant. On pourrait trouver malhabile son discours sur l’indéniable crise de l’industrie, il n’en reste pas moins que sa production discographique et scénique compte à la fois parmi à la fois les plus populaires et les plus intellectuelles, les plus recherchées sur la forme et le sens : un mélange peu fréquent qu’il faut saluer et encourager.

En représentation aussi vendredi et dimanche soir, toujours au Grand Théâtre de Québec. La setlist ici.

Cyril Schreiber

Auteur : Cyril Schreiber