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Les mauvais lecteurs de Foucault

par Vincent Lemelin, le 3 avril 2018 | Guignol's band

Au retour d’un de ses périples à la montagne, Zaratoustra s’écria « Mais en bas – tout est discours, rien ne s’écoute. Vous pouvez bien carillonner votre sagesse; plus fort sur le marché les boutiquiers feront sonner leur sous! Chez eux tout est discours; comprendre, personne ne le sait plus.» (Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra) On peut très bien gagner sa vie avec les idées des autres mais cela ne garantit pas que nous les ayons comprises. La soeur de Nietzsche en est un bel exemple : à la mort de son frère elle prend les fragments d’un livre inachevé et fabrique un faux, titré « la volonté de puissance » qui sera utilisé à des fins de propagande par le régime nazi. Certains semblent aujourd’hui s’approprier les discours de Michel Foucault de la même manière; en traitant des régimes de pouvoir et des régimes de vérité pour supporter les fondements « scientfiques » de nouveaux départements en sciences sociales (études du genre, études post-coloniales, études féministes, etc) sur les campus universitaires et afin de promouvoir des lobbys de revendications politiques. Avant d’aller plus loin, cela ajouterait à la confusion de se limiter à la description de ces phénomènes identitaires comme étant seulement une idéologie – concept souvent évoqué chez les anti-sjw («anti-social justice warrior »), l’alt-right et les autres groupuscules réactionnaires. Il est plus intéressant d’évoquer ces « formations discursives, de positivité et d’archives » (Michel Foucault, Archéologie du savoir); non pas comme des vérités scientfiques mais plutôt comme une manifestation de nouveaux types de subjectivité; le basculement de l’individu dans une multiplicité d’identités qu’on s’attend à définir, paradoxalement, dans des cadres théoriques pré-existants et plus souvent qu’autrement qui ne font que réapparaître à travers le temps. Ainsi donc, qu’en est-il de ces mauvais lecteurs de Foucault? D’où leur vient ce manque de stature; cette tartufferie? Il m’est avis que cela découle de quelques a priori et malentendus substanciels : en premier lui sur la notion de « pouvoir » chez Foucault vis-à-vis le reste du corpus « postmoderne » de la « French Theory » (Althusser, Baudrillard, de Beauvoir, Deleuze, Derrida, Guattari, Lacan, Lévi-Strauss, Lyotard, Bourdieu par exemple), ensuite, la mécompréhension totale du sujet des enquêtes « archéologiques » par beaucoup de ses lecteurs contemporains et finalement, la surutilisation des notions de déconstruction et de décontextualisation des savoirs par ces mêmes lecteurs.

La « French Theory »

Ces mauvais garçons de la philosophie font mai 68 et sont associés au féminisme, aux bobos et intellectuels médiatiques, à la critique de la guerre vietnam et du régime impérialiste américain, au soutien des régimes totalitaires communistes de Mao, Fidel Castro et Staline, et même au soutien à la révolution iranienne. Le thème principal et central su sein de ce corpus est la « déconstruction » de toutes les formes de pouvoir jusque dans ses formes de langage. Ce genre d’analyse, prisé plus tard dans les universités américaines jusqu’à l’affaire Sokal, qui aura pointé le manque de « scientificté » des thèses et terminologies avancées en plus de démontrer de nombreuses lacunes méthodologiques, aura tout de même influencé nombre de boutiquiers contemporains qui sévissent encore dans les supermarchés des Idées pures.

Foucault de son côté; en fondant sa méthode qu’il appelle « l’archéologie », dans le titre « L’archéologie du savoir » en 1969, et à la même période où ses frasques médiatiques et ses positions politiques occupent l’avant-plan pour les mauvaises raisons, dévie du thème central de « déconstruction » des postmodernistes. Ses chantiers d’archéologie utilisent un conception du « pouvoir » des autres philosophes de la « French Theory ». Il refuse, de « Naissance de la clinique » (1963), à « L’histoire de la sexualité » (1976, 1984,1984 et 2018), de se replier dans une abstraction, dans une structure à cohésion interne, de se limiter à une forme de Pouvoir en particulier. Que cela soit le Patriarcat, le Capitalisme, le Néolibéralisme, l’Impérialisme, le Racisme, l’Islamophobie, il découvre toujours d’autres formes de relations entre le pouvoir et le savoir qui dépassent les contours définis par les sciences de la vie. Dans « L’archéologie du savoir », il répond même à ces critiques qui le classent au sein des « structuralistes » – un autre nom souvent utilisé pour nommer la « French Theory » – en rappelant au lecteur, au bon lecteur, qu’il n’utilise pas le mot structure une seule fois dans « Les mots et les choses » (1966). Livre qui traite, entre autre, des structures de la représentation dans les sciences humaines.

Les sujets des archéologie

Pourquoi ce malentendus sur la notion de pouvoir; d’où cela viendrait-il donc? Personnellement, je crois que la seule cause qui tient la route est celle nommée dans le titre de ce présent billet : peu de gens savent bien lire aujourd’hui – en est-il déjà été autrement? Dans chacune de ses enquêtes archéologiques, Foucault intervient afin de rappeler au lecteur que le domaine de l’étude, par exemple dans le sujet de la folie, n’est pas le « le Pouvoir psychiatrique » comme l’ensemble de discours de « formes judico-discursive » : le sujet soumis à des structures physiques et analysé de manière « scientifique ». Au contraire, la limite de l’enquête sort de ce cadre pour rendre compte d’un foisonnement des formes de discours sur la folie et d’une série de partages moraux entre la raison et la déraison. Le sujet de désir, le sujet de droit, le sujet réprimé, le sujet médical, le sujet psychiatrique et le sujet de l’internement sont tous des manières, non pas de dénoncer l’emprise de la Répression, mais d’avoir « la volonté de savoir » d’où viennent les mécanismes de production des discours de vérité sur la folie et comment émergent les formes de pouvoir ayant prises sur celle-ci. .

Comment lire les auteurs nietzschéens

La question devient donc : « comment faut-il lire les nietzschéens, petit prétentieux? » La réponse évidente est « bien », mais je ne vous laisserai pas sur votre faim.

Pour lire Foucault, il faut lire Nietzsche. Pour lire, et comprendre, Nietzsche, il faut comprendre sa généalogie, développée dans « généalogie de la morale », commentée dans « par-delà le bien et le mal » et analysée par Foucault dans « Hommage à Jean Hyppolite » (Dits et écrits). Cette généalogie nietzschéenne propose de faire l’histoire d’une idée (l’idée de la morale) à travers ses contextes multiples; que cela soit le contexte de la langue – Nietzsche était philologue – , le contexte de l’individu – on se rappelle le livre à charge contre Wagner et ses critiques des idéologies – , le contexte historique – la généalogie de la morale est l’évolution non de la morale en soi tel que nous comprenons le mot en tant que chrétien mais plutôt comment dans les sociétés antérieures les partages entre le bien et le mal se sont effectués et comment tout cela s’est manifesté, tout d’abord à travers l’antiquité, la religion juive, le christianisme, puis à travers les idéologies et le « mythe de l’État-nation » (Ainsi parlait Zaratoustra, F. Nietzsche). Comme Foucault s’en revendique dans ses « Dits et écrits », l’archéologie de Foucault découle de cette généalogie nietzschéenne. Elle refuse de limiter ses sujets et ses contextes avant ses premiers traits de pinceaux et tente non pas de rejeter le non-vrai ou de postuler d’une « scientifité », mais plutôt de décrire des « modes de subjectivités » qui échappent à notre compréhension comme sujet historique qui ignore « les cause qui le déterminent » (Spinoza).

Comment lit-on un un nietzschéen?
En assumant qu’il ne s’agit pas d’une science et que la perspective nietzschéenne est située à mi-hauteur entre la science et les arts :
« Ne reste pas au ras du sol!
Ne t’élève pas trop haut!
C’est à mi-hauteur
Que le monde apparaît le plus beau »
– Le gai savoir, Friedrich Nietzsche

– Texte de Yann Roshdy