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Orwell un écrivain dans le siècle et contre son temps

par Guignols' Band, le 5 octobre 2017 | Guignol's band

Il existe de ces personnes dont nous pouvons dire qu’elles sont formées, sculptées, construites par l’histoire et ses événements qui en parcourent le chemin. Il n’est pas exagéré de dire qu’il s’agit d’une vérité dans le cas d’Éric Arthur Blair, mieux connu sous le nom de George Orwell. Il fut tour à tour un petit bourgeois sans le sou devenu sergent dans la police impériale birmane, et donc, représentant du colonialisme britannique; journaliste émérite de la condition ouvrière, des mal famés, des gens dans la dèche, des fous et des mécréants; auteur de deux romans meilleurs vendeurs dans le monde – 1984 et La Ferme des Animaux; essayiste socialiste démocrate ou anarchiste tory selon ses heures, critique intempestif de ses contemporains et de la littérature populaire, militant engagé et combattant durant la guerre civile d’Espagne.

C’est ainsi qu’en traçant le parcours de la vie d’Orwell l’on peut pressentir les trois grands axes qui délimitent la surface de son œuvre : les rapports de classes dans les démocraties et dans les colonies britanniques, la question de la vérité et de la représentation dans les médias de masse, puis tous les liens à faire entre l’expérience totalitaire et les formes de bureaucratie qui dominent nos sociétés.

 

Les rapports de classe dans l’Empire britannique

Dès son enfance dans un pensionnat, il est mis face à face avec les rapports de classe; c’est un des boursiers de son école préparatoire et donc le plus pauvre d’une centaine de jeunes. Ça ne l’empêchera pas de sortir du collège Eton – le meilleur d’Angleterre – avec cette même attitude paternaliste qu’il accolera 15 ans plus tard aux « membres de l’intelligentsia de gauche » dans ses nombreux essais à contenu politique. Mais le rêve impérialiste est brisé, car dans son périple de cinq années en Birmanie, les charmes de la répression et de la tyrannie finissent par lui donner des hauts le cœur. C’est un homme solitaire et taciturne qui ressort changé de son expérience coloniale. Un épisode formateur pour un petit bourgeois qui se croyait être des maîtres du monde.

Il revient donc de son poste métamorphosé et entreprend une carrière de journaliste et romancier; son rêve d’enfant. Il publie des reportages sur les pensionnats pour sans-abris, les asiles, les prisons, les « working houses » britanniques, il écrit sur la condition des ouvriers dans le nord de l’Angleterre, sur la vie comme employé d’hôtels et chômeur à Paris et Londres, et il fait même une nouvelle de son expérience en Birmanie. Durant sa jeune vingtaine, et ce dès son retour de Birmanie, George Orwell – qui prendra son nom en 1933 – fait de la question de la misère et de la pauvreté, de la question des rapports de classe entre ouvriers et patrons, son seul et unique engagement social, politique et artistique.

 

Propagande et guerre

La guerre civile d’Espagne, entre les fascistes et le front antifasciste, est une guerre qui se situe à la charnière de deux époques : d’un côté le misérabilisme et la barbarie des guerres de tranchées, et de l’autre, celle de l’apparition et l’utilisation des médias de masse comme puissance de frappe formidable. Pour Orwell, il s’agit surtout du moment dans sa vie où plusieurs rêves sont brisés; le premier étant celui de la possibilité de voir triompher la vérité dans les médias de masse.

Il part donc à Barcelone pour s’inscrire dans une milice communiste. Il y combat au front durant plus ou moins un an pendant que les communistes proches du Comintern ne souhaitent réellement que de voir triompher Franco; au point que les libéraux finissent par emprisonner les soldats de la milice où Orwell était engagée… Les mensonges de la propagande et les luttes politiques intestines auront eu raison de l’idéal populaire de la Révolution Espagnole et « Homage to Catalonia » sera un magnifique et vibrant témoignage d’un combattant de la liberté désillusionné.

Durant les combats en Espagne, mais aussi lorsque les bombes pleuvent sur Londres, Orwell tient un journal de ses impressions sur la propagande, la publicité, l’effet des nouvelles sur la morale des Anglais, l’état général du marché alimentaire et des pénuries, ainsi que la censure des médias anglais. Les contradictions sont flagrantes, la raison d’État rend toute notion de vérité ou d’objectivité impossible à vérifier. Il en développera tous les tenants et aboutissants dans ses deux grands romans, après la fin de la guerre. Malgré tout, en voyant les fascistes de l’autre côté de la Tamise, Orwell, anarchiste, choisit le patriotisme. Tout est une question de contexte.

 

Les bureaucrates dans le rêve totalitaire

Que cela soit dans l’expérience coloniale birmane et sa répression, le Nazisme et la Shoah, le fascisme à la sauce de Mussolinni ou Franco, ou encore, les goulags de Staline, il y une constante dans la banalisation du mal et c’est la construction d’une bureaucratie atomisante, destructrice, terrifiante, aliénante, déshumanisante. C’est ce que mettra en avant Orwell tout le restant de sa vie à travers son œuvre. Ainsi, l’aboutissement ultime de sa vie et de sa courte carrière d’intellectuel, c’est une œuvre mélangeant les réflexions sur l’appauvrissement du langage et de l’histoire, sur la violence sous plusieurs formes qu’on peut appliquer à un individu, sur la guerre et comment elle est vécue sur le champ de bataille; une œuvre qui aura marqué et qui marque encore des générations entières de jeunes révoltés.

Prenez 1984 et La ferme des animaux, vous y trouverez presque toutes ses réflexions sur ces trois enjeux: un soutien indéfectible aux classes populaires, une critique acerbe de la notion d’objectivité dans les médias de masse et une crainte face à tous les contrôles de type totalitaire qui se dessinent avec les progrès technologiques. Mais malgré tout, comme l’écrit Winston: « If there is hope, it lies in the proles ».

 

Yann Roshdy

Auteur : Guignols' Band